Pourquoi hacker un musée ?

Casque de réalité virtuelle, scanneur 3D, Myo Armband, Leap motion, imprimantes 3D, est-ce assez pour intéresser les codeurs et les codeuses de ce monde à s’investir corps et âmes pendant 3 jours, dédiés à Museomix (ce qui implique souvent de manquer une journée de travail) ? Si on s’arrête à la technologie, pas vraiment ! Surtout que, vu de l’extérieur, le concept pourrait donner l’impression d’être un événement purement «muséocentrique», avec pas-de-prix-en-argent-à-la-fin et aucune promesse de financement d’une start up comme c’est souvent le cas dans les hackathons organisés dans le milieu des développeurs. Pas sexy, vous pensez? Étrangement, en posant la question à des codeurs qui ont fait l’expérience de Museomix auparavant, c’est un peu ce qui fait la force du concept !

Dans un exercice d’auto-évaluation, nous avons interrogé Julien, notre codeur-fondateur de Museomix, Sylvain, un de nos débloqueurs d’idées, Cédric, notre ingénieux-artiste en arts visuels numériques et Lucie, une vétérante codeuse-prototypeuse. Tout ça, pour mettre de l’avant l’apport des codeurs et leur rôle essentiel au sein des équipes multidisciplinaires qui font Museomix.

museomix_team

Pas le côté prédateur de certains hackathons

Pour Julien Dorra, lui qui a imaginé la formule en 2011 avec d’autres collègues, la grande différence entre Museomix et les hackhatons ou les start up weekends, c’est que les codeurs n’y sont pas perçus comme des exécutants au service d’apporteurs d’idées. La création se fait entre pairs, sans chef d’équipe.

«Tout le monde se mêle du travail de tout le monde, mais dans un grand respect. On inverse ainsi le mode plus courant, où des gens qui ne savent pas faire dictent les gestes.»

D’après Julien et plusieurs personnes sondées, de plus en plus, le terme «hackhathon» s’essoufle. La multiplication des événements où les codeurs sont au service des idées des autres entache la perception des programmeurs vis-à-vis ce type de rassemblement. Est-ce que la promesses de financement suite à une démonstration accélérée des capacités techniques se fait parfois au détriment du contact avec les autres participants? Certains disent que oui.

Cédric Arlen Pouliot, aujourd’hui coordonnateur des laboratoires à la Chambre Blanche et artistes en arts visuels numériques, résume bien l’essence de Museomix:

«Puisqu’il n’y a ni gagnant ni perdant à la fin, on évacue la notion de séduction d’un jury. On se concentre sur l’idée. Toute l’équipe est au service de la meilleure idée, selon ses propres standards. Et à la fin, ce n’est pas tant le prototype qui reste dans la tête, mais surtout les nouvelles rencontres. C’est une expérience à la limite sectaire! Ces trois jours font ton année!»

Les rencontres avec des «débloqueurs» d’idées

Là où les concepts de hackathons et celui de Museomix se rejoignent, c’est dans la contrainte de temps. Sylvain Carle, directeur général chez FounderFuel, une entreprise qui accompagne une quinzaine de startups chaque année, participe et organise souvent des événements où les gens doivent créer un projet en quelques heures. Les deux points cruciaux selon lui pour arriver à des résultats rapidement: aider les équipes à garder le focus (on se concentre sur quoi?) et à travailler en réseau (ensemble on est plus fort).

«C’est fascinant de voir à quel point les processus créatifs changent quand on ajoute une contrainte de temps! Au bout de l’expérience, on n’atteint pas la perfection, mais on arrive généralement à une itération à 60-70% et ça, c’est encore plus beau que si rien n’avait été fait!»

Sylvain Carle portera le chapeau de propulseur durant Museomix Québec, au Musée national des beaux-arts du Québec.


Projets éphémères?

Si les prototypes créés durant les 3 jours sont pour la plupart viables que quelques jours supplémentaires avant d’être démantelés, certains prototypes ont une seconde vie. C’est le cas entre autre pour L’enfer: les livres à l’index, développé dans le cadre de l’édition Museomix 2013 au Musée de la civilisation du Québec par Lucie Bélanger et son équipe, avec pour principal outils une kinect et OpenFrameworks. Grâce à un savant mélange de code et de scénographie, ce prototype de médiation numérique a permi aux visiteurs de Museomix de constater les effets de la censure de l’église catholique sur les écrits, à différentes époques, et de consulter des livres qu’on ne peut pas toucher.

En 2014, l’Université de Montréal a mandaté Lucie pour créer une exposition inspirée de ce prototype. Mauvaises lectures et beaux livres, une version peaufinée du prototype issu de la mouture Museomix Québec 2013 (dont tout le monde se souvient aujourd’hui) a été présentée dans le cadre du Carrefour des arts et des sciences.

Pour celle qui vient tout juste de déménager à Sillicon Valley et qui est maintenant Creative Technologist chez Intel, la force de Museomix réside en grande partie dans le fait qu’on croise les expertises et, en tant que codeur, qu’on développe un projet avec des gens aux profils qu’on ne fréquente jamais. C’est donc primordial d’être ouvert aux nouvelles idées et à la co-création.

«Normalement, dans les hackathons «standards», on code entre amis. C’est pas le cas ici et c’est ce que j’aime de Museomix.»

Le Musée, version Linux ou Drupal

«Le musée est une des rares institutions publiques qui inspirent la bienveillance. On y préserve notre patrimoine, les choses qui nous appartiennent. Museomix cherche à inculquer les principes d’ouvertures similaire à ceux qui poussent certains développeurs à travailler avec outils et des logiciels ouverts.», souligne Julien, toujours avec la même ferveur.

Et quand on lui demande ce qu’il entrevoit pour le futur de Museomix, ça donne ça:

«Le summum serait que tous les musées se mettent à museomixer sans même y penser. Que cette idée d’ouverture sur la communauté proche de la philosophie des hackers soit si bien ancrée que ça en devienne banal et qu’on en vienne qu’à oublier pourquoi l’événement Museomix a existé.»

Articles liés